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Kolektif Sonny RUPAIRE (KSR) : « Le monde artistique et culturel guadeloupéen souffre de sinistrose »

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Mercredi 15 septembre 2010 - CCN : L’an prochain, la Guadeloupe se souviendra qu’il y a de cela 20 ans, disparaissait Sonny Rupaire, poète engagé, militant de la cause nationale. Sonny est depuis devenu une icône. Le Kolektif Sonny RUPAIRE [KSR] qui a adressé ce texte à CCN entame une réflexion urgente et plus que nécessaire la condition de l’artiste et la problématique de là création. Ce débat que lance KSR ne tombe pas par hasard, car la Gwadloup de jôdi jou a grand besoin que ses « culturels » aient une autre conscience de leur posture et de leur rôle. C’est à lire, pour en dire.

Le monde artistique et culturel guadeloupéen souffre de sinistrose. Cela devient comme une addiction. Il serait presque de bon ton de se poser en victimes pour justifier le sauve-qui-peut individuel, la démerde et, trop souvent, la courtisanerie. Une telle démarche nous conduit collectivement à la pire des dépendances, celle des esprits et des cœurs à l’égard de marchands peu scrupuleux. Nous nous voyons peu à peu condamnés à tout importer jusqu’à nos contes et nos rêves.

Il est vrai que les problèmes sont considérables, que les obstacles à l’existence de nos arts sont nombreux. Cependant, ils ne sont lisibles pour nous qu’à travers un objectif commun (au moins rêvé) : contribuer ensemble, dans le respect de notre propre diversité, mais aussi de notre identité commune, à l’existence et la pérennité des arts guadeloupéens...

Où ? A l’intérieur des frontières de notre archipel, afin de consolider d’ici-même, le socle ou le tremplin d’un rayonnement de notre culture hors des frontières. Sans point de vue, rien n’est vraiment lisible. L’ICI devrait être la source de soi-même et des échanges avec les autres du monde, et non le réceptacle passif de L’AILLEURS. D’où une double lecture des problèmes et des obstacles : d’un côté, ceux qui relèvent de notre exigence à l’égard de nous-mêmes, de l’autre, ceux qui relèvent de la revendication. Moins nous serons exigeants dans notre travail de création, moins nous pourrons légitimement l’être à l’égard des politiques publiques, voire même des initiatives privées concernant la culture. Il faut d’abord que l’artiste existe pour prétendre vivre en tant que tel. Il faut d’abord que l’artiste existe...

L’artiste se distingue des autres citoyens ou salariés par la création artistique. Au départ c’est une appétence, qui établit un rapport aux choses et au monde et qui conduit une personne à exprimer son esthétique singulière. Puis, cela devient un savoir-faire et un savoir être de quelque part, lesquels grandissent et s’affirment par l’éducation, la formation, le travail personnel et la construction d’un regard propre. Beaucoup de sueur pour un peu de grâce. Jusqu’à parvenir à la conscience aigüe d’une fonction : contribuer à entrainer les publics d’ici et d’ailleurs à vivre dans la beauté, coûte que coûte, quitte à renverser ses critères établis, sans hésiter à réhabiliter des formes évincées de l’ordre culturel qu’on nous impose. Ce qui signifie un désir éperdu de rencontrer un public. Nous parlons ici de ce qui relève de la création . Tous les moyens que l’artiste s’invente pour exercer une vie.

A pa pèsonn ki voyé’w fè sa, sé voumenm.

Si tu n’es pas d’abord cela, les plus grosses subventions ou les meilleures faveurs des diffuseurs ne l’inventeront pas à ta place. Avant de parler d’intermittence et de démarche syndicale, les artistes doivent absolument se pencher sur cette question, vu l’état de la création en Guadeloupe, étroitement dépendante des marchands qui dictent leur loi, même dans les contenus. Il leur paraitra alors évident que le monde artistique doit exister de manière autonome, trouver des formes et les moyens de collaboration ou d’entraide, pour s’imposer. Cela n’est pas de l’ordre de la revendication, mais de l’exigence intérieure. C’est cela qui justifiera et renforcera par la suite nos interventions auprès des pouvoirs.

En d’autres termes, l’artiste est forcément stérile en ressassant son présent. « Se libérer... C’est s’inventer comme autre que soi. … Ne soyez rien : devenez sans cesse !... » (Alain Damasio : La zone du dehors) ... Prenez la parole, jouez, chantez... même en montant sur un tabouret !

Mais il faut « gagner sa vie »...

L’ouvrier du bâtiment ou l’employé de commerce a le sentiment, tant bien que mal, de « gagner sa vie ». Parce qu’il est notoire, au regard de la société, qu’il exerce un métier. Il n’en est toujours pas ainsi en Guadeloupe pour l’artiste. On ne regarde pas l’artiste comme une personne exerçant un métier. Bien souvent l’artiste même y prête le flanc : s’il ne se pose pas en artiste, c’est-à-dire, s’il ne prend pas le risque de vivre comme un artiste, de son travail, même si cela peut être très difficile au début et parfois durant toute sa vie, il est impossible qu’on le voit comme tel. Généralement, on lui tend des solutions pièges, des pis-aller : « formateur, enseignant, expert »... Toutes choses qui, psychologiquement, le font sortir de son rapport distancié avec les rouages de la société. Pourtant, cette distanciation est le premier pas vers une remise en question de ladite société et vers une proposition qui, en soi, porte les ferments d’une transformation du quotidien. Dans le fond, le rôle de l’artiste est de lire la société, de la questionner et de la bousculer.

Il y a là un problème culturel de fond, qu’on s’ingénie à nous faire perdre de vue. Toute communauté humaine digne de ce nom aspire naturellement à ne pas être troupeau. Donc à apprendre, se cultiver ou se divertir, dans le but de s’élever. Il nait alors, dans toutes les civilisations, une catégorie de femmes et d’hommes dont la fonction principale est de répondre à ces aspirations : les écrivains, les auteurs, compositeurs, photographes, danseurs, architectes, les metteurs en scène et les interprètes de théâtre et de spectacles musicaux, les plasticiens, les cinéastes, etc...

Selon que la communauté veuille s’appartenir, valoriser sa singularité, donner à sa culture la place qui lui revient dans sa construction de peuple, elle reconnait ses artistes et en prend soin, et, surtout, leur fixe des challenges toujours plus élevés. L’engouement des publics joue alors positivement sur les comportements collectifs et les politiques publiques.

De ce point de vue, pour nos politiques, voire même pour une proportion bien trop importante du public, on a l’impression qu’il n’y a pas de Guadeloupe. Le sentiment diffus de commune appartenance, que nous savons tous éprouver devant toute menace de dilution, ne va pas jusqu’à nous conduire à nous appartenir totalement, radicalement. Regardons-nous nos artistes, et nous-mêmes, avec nos propres yeux ou avec les yeux des autres ?

Donnons à chacun de nos artistes la chance d’être prophète en son pays !

1- il faut que la Guadeloupe nous habite et s’exprime toujours plus haut, où que nous allions, où que nous soyons, ici ou ailleurs. Néanmoins, pour qu’elle s’exprime pleinement, d’ici-même, il est urgent de prendre notre courage à deux mains et d’oser. La liberté de mettre en œuvre un espace spectaculaire indépendant. Il s’agirait de faire en sorte de rencontrer directement, sans intermédiaire, les plus larges publics, à travers des spectacles, de notre propre initiative, non-gratuits (billetteries, quêtes, mécénat privé, au moyen du portage salarial). Ce serait une Révolution,, mais une révolution tranquille, apaisée, dans la mesure où elle serait avant tout une pédagogie de la participation active et directe (spirituelle et financière) du public à la construction solidaire d’un autre paysage culturel et artistique.

... sans laisser en paix ni décideurs politiques ni diffuseurs

En effet, pour que les politiques publiques et les initiatives privées parviennent à sortir du ronron actuel, il faut qu’un mouvement autonome des artistes puisse leur opposer une vision plus claire et incontournable en matière de production et de diffusion. Si c’est la marchandisation de la culture et la fonction d’animation qui prédominent : on diffusera ce qui est déjà censé rapporter, « ce qui attire du public »... « sa pèp la enmé ». En oubliant ou en niant que le gout se cultive, comme toute autre faculté humaine. Si c’est la fonction de création qui est considérée comme l’axe principal, on investira dans l’aide à la création et la politique de diffusion aura comme finalité de diversifier, renouveler et hisser continument les publics.

Il apparait qu’en Guadeloupe, les collectivités publiques (Région, Département, Commune) privilégient la fonction d’animation culturelle au détriment de l’aide à la création. Elles organisent ou soutiennent de nombreux évènements appelés « Festivals », où il existe une fâcheuse tendance à épater le peuple, avant tout avec des célébrités mondiales hors de prix. Nos propres célébrités, toujours les mêmes, servent d’alibi à ces opérations de prestige, dont la finalité est très souvent politicienne. On dépense beaucoup d’argent public qui profite surtout à l’extérieur, beaucoup moins à la création artistique du pays. Il n’est pas rare que, toute honte bue, on ose appeler les artistes « locaux », moins connus (ou inconnus) du monde, en koudmen. Et, pour aggraver tout cela, on marginalise l’esprit critique.

2- Il faut que le monde artistique n’écoute que son courage et son esprit de liberté pour compter avant tout sur ses propres forces : d’abord se reconnaitre lui-même pour mieux se rassembler et, de son propre chef, entreprendre d’enchanter la Cité : écrire beaucoup de romans, de nouvelles, de poèmes, d’essais, raconter beaucoup d’histoires, créer beaucoup d’œuvres théâtrales, composer beaucoup de chansons et de musiques, beaucoup danser, créer beaucoup d’œuvres plastiques et visuelles. Cent fois plus que ce qu’il nous est donné de faire si nous ne comptons que sur l’argent public et le bon vouloir des médias. Il s’agit de construire ensemble non seulement de la pensée critique, mais aussi des pratiques alternatives. Donc, traduire nos rêves en programme d’actions.

Avec de vraies instances de légitimation

Les médiateurs culturels sont ceux qui font le lien entre les créateurs et les publics. Du fait qu’ils donnent à voir et à entendre, informent, commentent pour le plus grand nombre, organisent des concours et donnent des prix, ils sont, réellement, aux yeux du public, des instances de légitimation. Les enseignants, les critiques, les journalistes, les animateurs des médias, les éditeurs, producteurs et organisateurs, sont ensemble ces médiateurs. S’il n’y a pas de créateurs de musiques, de chansons, de textes littéraires ou théâtraux, de chorégraphie et d’objets esthétiques, ils n’existent pas.

Comment parviennent-ils à inverser le rapport, et faire croire à l’artiste qu’il n’existe que par eux ? En se faisant indistinctement et exclusivement marchands, ils se serrent les coudes autour du même petit fond de commerce d’artistes alibis, surmédiatisés. Des liens de complicité, de retours d’ascenseurs, une culture du « fais-ça-pour-moi », se forgent et se solidifient au détriment de toute démarche novatrice, qui dérange le bordel établi.

La palme revient aux radios puissamment financées par les forces d’argent, mais surtout à la radio et à la télévision publiques. Un véritable monopole. Les élites politiciennes, intellectuelles et artistiques viennent toutes, peu ou prou, lui manger dans la main.

Rien n’impose à ces médias, même pas la conscience professionnelle, d’aller systématiquement découvrir dans le pays ce qui nait, ce qui promet le meilleur. A la limite, il faudrait que le jeune artiste talentueux, mais fauché, finance le service public. Ceux qui vont régulièrement à la soupe ne s’offusquent jamais des pires anomalies.

3- Le monde artistique devra nécessairement se mettre en ordre de marche non pour quémander une ou deux faveurs, mais pour imposer ou négocier fermement une programmation culturelle démocratique et plus ancrée dans le pays (magazines, présentation d’itinéraires artistiques, divertissements, couverture de concerts, de spectacles de danse ou de théâtre, etc.). Certes, tout se passe comme si la nature même de ces médias est de ne pas faire cela, mais il ne suffit plus de les dénoncer et de considérer leur nocivité comme une fatalité. L’ordre médiatique ne doit pas échapper à un DÉSORDRE salutaire, un de ces grands désordres qui savent mettre le bon ordre.

... et de vraies identités professionnelles.

Pour en venir à la question de la rémunération des artistes (produit de la vente d’une force de travail et de création) : il ne s’agit pas seulement de « pouvoir manger », mais de construire sa vie sur la base d’une fonction sociale et d’une identité professionnelle reconnues. Le travail non déclaré résout souvent le premier problème, mais sans jamais résoudre le second.

Il faut donc se battre des deux mains dans les deux directions : réunir à la fois les conditions d’une multiplication des temps de travail et d’un respect absolu du geste professionnel. L’articulation des initiatives indépendantes avec le concours du portage salarial, des Festivals réorientés vers la création locale, d’une couverture médiatique rapatriée sont de nature à élargir davantage le marché du travail artistique et permettre aux meilleurs de se révéler et de vivre.

4- C’est dans ce champ plus large d’activités artistiques qu’un dialogue social permanent avec les employeurs et les instances publiques prendra tout son sens. Pour les salariés du spectacle, le syndicat n’est utile qu’autant que se construira avec lui une vraie communauté professionnelle, consciente d’exister. Et non une simple addition d’individualités.

C’est de l’articulation cohérente de ces formes d’action que pourra naitre le changement.

Kolektif Sonny RUPAIRE

Septembre 2010

Source : CARAIB CREOLE NEWS (CCN)

Publié par le lundi 20 septembre 2010

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